L’héritage Bartherotte “le combat continu”
17 Mars 2025 | Cap-Ferret | Par Lolie Gonzalez
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Entretien avec Benoît Bartherotte : Érosion, travaux sur la digue et transmission de son héritage familial…
C’est avec simplicité et bienveillance que Benoît Bartherotte m’accueille dans sa cabane, un lieu à son image. En parcourant sa propriété à ses côtés, j’ai découvert bien plus qu’un projet : une mission qu’il porte avec conviction pour protéger la pointe et le Cap-Ferret.
Il m’explique que “Quand tu es un marin, tu ne peux pas prétendre te battre contre la mer qui est 100 fois plus forte que toi, c’est comme David qui se battrait contre Goliath. Donc tu l’affrontes, mais tu fais attention à l’aimer. Je l’affronte, mais je ne combats pas l’Océan.”
Je lui demande alors si les conditions climatiques sont un obstacle?
Ce n’est pas un obstacle majeur pour les marins avertis, Benoît Bartherotte me dit avec conviction : “Non, pas vraiment, parce qu’ils savent que la mer est directement liée aux conditions climatiques.” Selon lui, la mer, dans son essence même, dépend étroitement du ciel. Depuis la nuit des temps, les océans sont en prise directe avec les éléments extérieurs à la Terre, bien plus quand il y a interaction avec la partie terrestre de la planète, “la mer dépend du ciel.”
Ce lien entre la mer et le ciel se révèle dans un phénomène naturel fondamental : la montée des eaux lorsque la Lune s'approche de la Terre. La mer est sous l'influence de forces célestes et naturelles que les marins ne peuvent maîtriser. “La mer va monter quand la Lune s'éloigne”, explique Benoît Bartherotte, soulignant la profondeur de cette relation cosmique. Il fait d'ailleurs remarquer que, dans l’histoire, les noms des bateaux rendent souvent hommage à cette dimension spirituelle et céleste. “Tu verras que les bateaux en appellent toujours au ciel. Le nom des bateaux, que ce soit la Santa Maria de Christophe Colomb ou d’autres de toutes les régions du monde, évoque la Providence et le ciel.”
Cela reflète la conscience du marin, qui sait que sa survie et sa navigation dépendent non seulement de ses compétences, mais aussi des éléments imprévisibles du ciel. Comme le rappelle Benoît Bartherotte : “Tout marin sait qu'il dépend du ciel.”
Ainsi, si la météo est un facteur important pour le marin, elle n'est pas sous son contrôle."Si tu me demandes si la météo compte pour le marin, oui. Oui, il dépend du ciel. Et ce n’est pas lui qui fait la météo.” Ces mots résument parfaitement la réalité d’un métier où la nature, le ciel et l’incertitude des éléments jouent un rôle crucial.
Quand en est-il de sa lutte contre l’érosion de la pointe du Cap-Ferret ?
Benoît Bartherotte, ne voit pas son combat comme une lutte perdue d’avance face à l’océan. Au contraire, pour lui, chaque tempête essuyée est une épreuve qui renforce son engagement. Il compare son parcours à celui d’un marin affrontant la mer : avancer malgré les vents contraires, tenir le cap et ne jamais fuir.
"Celui qui fuit est perdu", insiste-t-il, en déclarant que c’est la première leçon de la mer. Sa discipline repose sur cette philosophie : affronter les défis sans reculer. « Tu peux pas fuir, faut affronter. » Les travaux ne s’arrêtent presque jamais. "C’est rarissime qu’il y ait une semaine sans travaux", explique-t-il. Seule la période estivale, avec son flot de vacanciers et ses routes encombrées, le contraint à une pause. Mais en dehors de cela, il veille en permanence à consolider, ajuster, prolonger, pérenniser. "Aujourd’hui, c’est plus du tout la même échelle", précise Benoît Bartherotte. À l’époque héroïque où il a fallu mettre en place la digue pour s’opposer au courant venu d’Arcachon, cause de l’érosion qui engloutissait la pointe, il faisait déverser 40 semi-remorques de pierres ou de béton par jour.
La tâche était extrêmement difficile, surtout lors de la création de la "tête de pont" (une phase clé du processus). “Cela implique d'envoyer beaucoup de ressources en même temps pour établir une base solide, tout en minimisant les risques. Mais aujourd’hui, ce n’est plus à la même échelle. Désormais, une dizaine de gros camions constituent déjà une belle journée.” Pourtant, l’objectif reste le même : s’adapter, renforcer, prolonger et pérenniser l’ouvrage qui fait face à l’érosion. Et cela conditionne désormais la longueur de la pointe du Cap-Ferret, comme tout le monde peut le constater.
Mais comment finance-t-il ces travaux titanesques ?
Dès le départ, il a puisé dans ses fonds propres, vendant ses biens, ses parts dans la mode, ses immeubles. Rapidement, il a dû trouver d’autres solutions. “On a fait des photos de mode, des reportages, de la publicité... Ça a permis de tenir un moment.” Puis d’autres sources de revenus sont apparues, comme les mariages : « Tous les amoureux du bassin veulent se marier là, et produire de nouveaux petits amoureux du bassin.” “Certains locataires étaient de véritables bienfaiteurs”, raconte-t-il, évoquant un collectionneur qui lui louait sa maison chaque hiver depuis 17 ans.
Au fil des années, il a appris à faire confiance à ce qu’il appelle la Providence. “ Je suis le meilleur exemple de quelqu’un qui a entrepris quelque chose et qui n’avait pas les moyens de le faire, et c’est la vie qui a amené le reste. Je n’ai jamais fait de plans financiers, j’ai fait décoller l’avion sans savoir où seraient les pistes d’atterrissage et le ravitaillement en vol ! “. Juste une conviction profonde : “face à la situation désespérée qui était celle de la pointe en 1985, où tout le monde avait renoncé à défendre, je me suis juste posé la question de savoir si, dans ce cas, ce n’était pas à moi qui l’appartenait de le faire. “ J’étais là, enfant, je connaissais cet endroit mieux que personne. “ Alors, malgré les doutes des autres, il a suivi son instinct. “ Tout le monde disait que c’était impossible, que c’était perdu d’avance : si je ne le faisais pas, personne ne le ferait. “
Qui prendra la relève ? La pérennité de la digue du Cap-Ferret entre les mains de ses enfants ?
Quand je lui demande qui prendra la suite et assurera la pérennité de la digue, il me dit : “Ce sont mes enfants normalement, s'ils le veulent, car ils ont déjà pris la suite des cabanes.” Benoît Bartherotte explique que “chacun fait avec ses moyens, avec sa personnalité.” Cela signifie qu’il n’impose pas de règles strictes et que chacun de ses enfants prend la relève à sa manière, en fonction de ses capacités et de sa personnalité.
Il ajoute que c’est à ses enfants qu’il faut poser la question : “C’est à eux qu’il faut poser la question, ce n’est pas à moi.” Cela montre qu'il n’intervient pas directement dans leur choix. “Je ne leur ai pas dicté… maintenant, vous vous mettez à votre compte, vous allez faire des cabanes comme ça ou comme ça, je n’ai rien dit.” Il laisse une grande liberté d’action à ses enfants et à ceux qui suivent.
Quant à la manière dont ses enfants ou successeurs s’adaptent au projet, il mentionne : “Ils suivent ce que j’ai fait parce qu’ils constatent que ça marche.” Ils prennent exemple sur lui parce que le modèle qu’il a mis en place fonctionne. Cependant, il ajoute également : “Et ce qu’ils estiment qu’ils peuvent faire mieux, ils le feront mieux.” Cela reflète leur liberté d’innover et d’améliorer les méthodes.
Il parle également des critiques de ses enfants, qui trouvent parfois qu'il “n'exploite pas assez” certains aspects du projet, notamment sur le plan commercial. Il dit : “Ils pensent quelquefois que je ne suis pas assez commerçant, que... enfin dans ce sens-là, que j’exploite pas assez.” En résumé, il laisse entendre que ses enfants continueront le projet avec leurs propres idées et une approche personnelle, tout en se basant sur les bases solides qu'il a mises en place.
En fin de journée, après avoir partagé ces moments riches de réflexion et d’engagement, je me suis rendu compte que mon échange avec Benoît Bartherotte ne se limitait pas simplement à des questions, réponses. Il m’a offert un aperçu profond de sa vision, de sa passion et de l’héritage qu’il souhaite laisser. Ce n’est pas seulement un homme qui protège une côte, mais un homme qui défend un rêve, une mission, et surtout une part de lui-même, qu’il transmet à sa famille. Une journée pleine de simplicité et d’humilité.